Embodying the Path (French)

Embodying the PathFrançaisFrenchThe Inner Tradition of Yoga

4. L’Incarnation du chemin

La seule lumière se montre sous des formes diverses. – Atharva-Veda

Pour que le yoga puisse continuer comme tradition vivante il est important
d’étudier, de pratiquer et de s’efforcer continuellement à comprendre en
profondeur les enseignements fondamentaux offerts par des enseignants et par des
textes. Sans une pratique dévouée et un engagement analytique avec la tradition
du yoga, le yoga devient une tradition d’intérêt seulement archaïque. Le poète
Czeslaw Milosz écrit, « À quoi sert la poésie si elle ne peut pas sauver des nations
ou des personnes ? » Pourrons nous nous attendre du même au yoga ?

Quand on adopte les idées enseignées dans les traditions yogiques comme
des vérités suprêmes, le yoga devient dogmatique et oppressif. Puis il existe
toujours un pratiquant, comme Rama dans le Yoga Vasi??a, ou Arjuna dans le
Bhagavad Gita, qui pose les questions, « Comment ces pratiques élites se lientelles
avec mes souffrances et ma vie face à la mort ? Qu’est-ce que cette vie dans
laquelle je me trouve ? » Pour l’étudiant qui aborde sa pratique et les
enseignements à l’esprit ouvert et analytique, la pratique et le réveil se rapportent
moins à la compréhension idéologique ou orthodoxe et plus à une réponse
ponctuelle aux grandes questions de la vie. L’objet du yoga n’est pas de se
conformer aux définitions des autres personnes de ce que c’est que la pratique,
mais tout simplement une réponse authentique aux questions présentées par notre
vie, notre chemin. Si le yoga signale la vérité de l’existence, cette existence même
doit nous être disponible à chaque instant, non pas en forme d’un nouveau système
de croyance ou d’une utopie à laquelle nous arriverons dans une vie future, mais
quelque chose à laquelle nous pouvons toucher, que nous pouvons maintenir et
découvrir nous-mêmes.

« Il vaut mieux faire son propre travail avec dévouement que de bien faire
celui de quelqu’un d’autre, » dit K???a à Arjuna dans le chapitre final du
Bhagavad Gita. Un des derniers enseignements au sujet du yoga dans l’épopée du
Bhagavad Gita, tout comme un des premiers enseignements de l’abhyaa (la
pratique) et du vairagya (laisser passer) dans le Yoga-Sutra, est de tester
continuellement le terrain entre la théorie et la pratique. Sinon nous pratiquons
soit des idées appartenant à quelqu’un d’autre, soit des enseignements provenant
d’une autre culture, sans nous efforcer à les comprendre en profondeur nousmêmes.
Pour que le yoga puisse être une tradition vivante il faut intégrer la
pratique dévouée dirigée par un enseignant et l’engagement analytique avec les
axiomes fondamentaux du système yogique particulier que nous étudions afin que
les enseignements s’animent dans cette culture, à cette époque, dans cette
expérience humaine. Le poète Jorge Luis Borges écrit:

Tout se produit pour la première fois,
Mais en ce sens c’est éternel.
Celui qui craque une allumette dans l’obscurité invente le feu.
Celui qui descend à un fleuve descend au Gange.
Celui qui lit mes mots les invente.

Le yoga est intemporel, ce qui ne veut pas dire éternel ou éphémère mais
simplement disponible, toujours, à chaque moment dévoilant, après que nous nous
habituons à démurer dans l’essence de nous-mêmes. On règle les grandes
questions de la vie et de la mort dans le calme de l’esprit et à traverse les actions
directs d’un être non restreint par soi-même. Un paradoxe au niveau superficiel, le
pratiquant de yoga n’est rien d’autre que l’étendue vaste de l’univers. Le Gange
devient l’axe central de son propre corps et l’on découvre que l’essence du corps
n’est rien d’autre que les fleuves de la Terre, le vaste ciel et les vents du souffle.
Nous pratiquons peu importe la condition où l’on se trouve : déprimé, fluide,
contaminé, clair, transparent, lent ou épais comme la boue.

Baisser son centre de gravité

La pratique des postures de yoga, ce qu’on appelle souvent le Hatha Yoga,
appartient au domaine du Tantra Yoga. Le terme tantra est une combinaison de
deux racines : tan (tisser, tordre, faire quelque chose de façon méticuleuse) et tra
(protéger). Le tantra commence avec l’observation détaillée du souffle et de ses
aspects énergiques au centre du corps. Ce que nous percevons tout au début
comme le rythme évident du souffle, par exemple, s’ouvre pour nous montrer les
vents subtils qui composent le souffle, la nature transitoire de tous nos pensées et
nos sentiments et la non-séparation inhérente entre le souffle et la grande vibration
qui est toute la réalité vivante. Une telle précision d’attention coupe nos
distractions mentales courantes, les causes profondes de du?kha.

Bien qu’il existe plusieurs idées fausses du tantra en tant que pratique
sexuelle ou modèle ésotérique de visualisation et bien que telles pratiques fassent
partie de quelques formes du tantra, le sens large de tantra est l’étude du rapport
énergique entre l’esprit et le corps afin de détourner l’esprit de ses habitudes
distraites vers un rapport plus profond avec les éléments fondamentaux de la
nature. Au début de notre travail avec l’esprit et le corps nous devenons vivement
conscient des mouvements énergiques dans le corps – les sentiments, la
température, le système nerveux, la respiration. Apprendre comment travailler
avec les énergies de l’esprit et du corps est la pratique centrale du tantra. Le tantra
est psychologique en essence car il faut apprendre à laisser passer l’élan des
habitudes mentales distraites et réactives pour ressentir et s’adapter aux
changements énergiques dans le corps. Le corps est étudié et ressenti ; sculpté et
examiné jusqu’à ce qu’il soit traité comme un microcosme du grand univers.
L’étude de la réalité commence dans le corps parce qu’il n’existe aucun monde
perçu en dehors de l’esprit et du corps.

Dans le Hatha Yoga, le centre du corps est le base du diaphragme pelvien.
Semblable à une roue (chakra) ou à un cercle, le diaphragme pelvien flotte pardessus
et s’étend entre les points osseux du bassin : deux tubérosités ischiatiques,
le pubis et le coccyx. La symétrie interne du planché pelvien est semblable la
base d’un pot à fleurs vue d’en haut : rond avec un centre évidé par-dessus du
périnée. À la fin d’une expiration une contraction se produit en arrière du puits
abdominal et finit au milieu du plancher pelvien. C’est le mula bandha
(contraction de la racine), dans lequel le souffle produit du tonus dans le plancher
pelvien et l’esprit est suffisamment présent pour ressentir l’action. Il existe là deux
points essentiels : (1) que le cycle respiratoire soit organisé afin de compléter
l’expiration dans sa totalité et (2) que la conscience soit suffisamment concentrée
et tranquille qu’elle est présente à la fin de l’expiration. Cela n’est qu’un exemple
parmi plusieurs possibilités de l’union de l’esprit, le souffle et le corps. Le tantra
est la science de faire attention; les pratiques fondamentales de l’attention
commencent dans le corps via le souffle. Tout comme dans plusieurs pratiques
yogiques, la technique physique et la psychologie ne peuvent pas être isolées l’un
de l’autre.

Le centre du plancher pelvien est aussi le centre de gravité pour un être
humain. Dans la pratique du yoga nous nous dirigeons vers le centre des choses :
des pensées, des sentiments, des sensations, des cycles respiratoires. Tout
mouvement est entamé à partir du centre du plancher pelvien, et le souffle, en tant
que répétition énergétique, se complète avec une pause à mula bandha et
recommence au même endroit. La mort et la renaissance du cycle respiratoire en
forme physique sont ressenti le plus vivement dans le diaphragme pelvien quand
nous entrons en contact direct avec l’émergence, l’élargissement et la contraction
ainsi que la dissolution finale de chaque mouvement comme nous le ressentons
dans l’écoulement de chaque souffle. Nous faisons attention au diaphragme
pelvien dans les pratiques de souffle et les positions de yoga non seulement parce
que la tâche de rester présente avec une chose simple est un défi, mais parce que
c’est le centre du corps humain et une fenêtre microcosmique sur le centre de la
réalité.

Au centre du corps humain nous trouvons le centre de tout, car au moment
où le souffle, l’esprit et le corps se réunissent penant un instant d’expérience la
réalité se dévoile. La réalité se dévoile quand l’esprit peut rester complètement
présent dans un cycle respiratoire, surtout à l’achèvement d’une expiration.

L’expiration s’achève au plancher pelvien, le centre de gravité, le refuge de
l’esprit. Le Chandogya Upanisad le décrit clairement :

Comme un oiseau qui est attaché par un fil, après s’être lancé dans tous les
sens sans trouver aucun refuge ailleurs, s’installe (enfin) à l’endroit même
où il est attaché, ainsi l’esprit, mon cher, après s’être lancé dans tous les
sens sans trouver aucun refuge s’installe dans la souffle car l’esprit, mon
cher, est attaché au souffle.

La psychologie yogique considère l’esprit et le souffle comme reliés dans
le cadre du corps humain. Il n’existe pas de esprit sans souffle, pas de calme dans
le corps sans de calme dans l’esprit et pas de calme dans l’esprit sans un souffle
calme. Mula bandha, tout comme le yoga même, n’est pas quelque chose que nous
faisons mais plutôt quelque chose qui se produit spontanément quand nous
sommes présent avec l’achèvement d’une expiration. Au moment où le souffle
s’achève naturellement une sensation de tonification et une montée se produisent
au centre de la zone pelvienne au-dessus du périnée. Dès que le diaphragme
pelvien est tonifié, au moment où la sortie du souffle se retourne et devient une
entrée de souffle, le centre du plancher s’enroule et se lève vers la voûte du palais,
se transformant d’un apex concave en apex convexe. Les yogis ont découvert que
cette action est un objet parfait de méditation car elle demande de la
concentration, un souffle excellent, le calme des nerfs et de la patience. Elle
demande aussi que nous nous intéressons au corps et à la pensée à ce moment
même. La même vérité peut être découverte par chacun de nous quand nous
fixons notre attention sur un seul objet pour suffisamment longtemps. Mula
bandha est un geste spontané au centre du corps humain qui se produit lorsqu’on
permit au cycle respiratoire de s’achever sans l’intervention de l’esprit. Le Hatha
Yoga consiste en la culture d’une observation méticuleuse via l’imagination et les
sensations et il constitue la base des techniques psychologiques poussées de la
méditation. Le traitement de nos positions de yoga et celui de nos pratiques de
souffle comme techniques de méditation ouvre de plus en plus profondément des
voies des sentiments et c’est à travers ces voies mêmes que le monde entre en
nous.

Nous restons attentifs, même quand rien ne se produit. «Si quelque chose
est peu intéressant après deux minutes, essayez-le pendant quatre,» écrit le
compositeur John Cage. «Si c’est toujours peu intéressant, alors huit. Ensuite
seize. Ensuite trente-deux. On découvre enfin que, en fait, c’est intéressant.»
Mula bandha est une technique de méditation qui se sert des mouvements
énergétiques à l’intérieur du corps, via le cycle respiratoire, comme point
d’ancrage neutre pour l’esprit.

Lorsque nous nous ralentissons et examinons notre expérience d’un instant
à l’autre, nous étudions, essentiellement, la façon dont nous organisons et
construisons notre expérience. Nous ralentir nous présente l’occasion de nous
familiariser avec ce que nous examinons, au lieu de nous lancer dans la tendance
habituelle de superposer nos théories à tout ce que nous voyons. L’apprentissage
des techniques de mula bandha nous apprend à être présents avec les sensations,
les pensées, les émotions et les cycles respiratoires qui se produisent tout au centre
de l’expérience humaine.

L’enseignant fondamental dans le yoga est toujours le moment présent. Le
mot guru donne le mot «gravité» à travers «gravis» du latin. Guru signifie un
centre de gravité. La racine gu veut dire l’obscurité; ru indique sa disparition. Le
guru, ou l’enseignant, est une personne qui répand de la lumière sur les ténèbres
d’avidya. Le guru est quelqu’un qui comprend la loi de la gravité et d’autres lois
fondamentales de l’univers y compris la loi de l’impermanence et la vérité du
duhkha. Le guru, bien qu’il soit parfois concrétisé chez une personne ou une
entité externe, est, en fait, sa propre centre de gravité. La manifestation de ces
enseignements est connue surtout dans le corps et le esprit afin que le coeur
s’ouvre, révélant un centre de gravité interne. L’union au centre de gravité est
l’incarnation du calme.

Un des plus radicaux axiomes du yoga est que les forces à l’oeuvre dans
l’univers dans son ensemble et les éléments qui le compose sont les mêmes qui
sont à l’oeuvre dans chaque esprit individuel lorsqu’il organise de l’expérience.
L’observation du renversement du souffle au fond d’une expiration pénètre le
centre de la réalité même si notre attention est complètement concentrée là-dessus.
«Ce qui se trouve ici se trouve partout,» dit le narrateur de l’épopée de
Mahabharata, «et ce qui ne se trouve pas ici ne se trouve nulle part.» La façon
dont nous traitons les informations sensorielles qui parviennent des organes des
sens et de l’esprit démontre la façon dont nous organisons notre expérience des
cosmos. Observer le souffle peut être semblable à observer le cycle de la
naissance et de la mort de l’univers. Tout cela existe ici à ce moment immédiat de
perception, d’organisation et d’expérience.

La raison pour laquelle cela soit important pour notre pratique c’est que
comme nous construisons notre expérience d’un instant à l’autre, nous
construisons aussi nos souffrances. Notre expérience de nos souffrances ou de
notre mécontentement (duhkha) se produit toujours au moment présent. Alors
nous ne nous éloignons pas du moment présent afin de travailler la souffrance ;
nous nous concentrons plutôt directement sur le traitement de l’expérience présent
parce que c’est là que les ennuis cruciaux se déroulent de la façon le plus distincte.
Nous cessons à chercher les causes de nos souffrances à l’extérieur de nousmêmes
et à attendre en vain que le monde change pour que nous puissions
éprouver enfin de la paix. Plutôt, le duhka est vu comme rien d’autre que la réalité
présent multiplié par la résistance.

Nous ne nous tournons pas forcement sur le passé pour chercher des
explications, ni nous inquiétons de la répétition des tendances de dépendance à
l’avenir. Le passé est encodé dans le présent. Donc nous restons attentifs à ce qui
survient actuellement et l’examinons sans en sortir. Si le yoga signifie l’union,
alors il est aussi la culture du manque de séparation où nous pouvons être dans
une expérience avec clarté sans nous en éloigner. En d’autres mots, il n’y a rien à
cultiver, car en dessous de la distraction et de l’aversion, tout est déjà uni.

C’est ici et maintenant que tout ce qui est important a lieu. C’est ici que
nous faisons attention. Le souffle et le corps sont toujours présents donc nous
respirons nos circonstances. Ensuite nous développons la capacité de nous
occuper de la difficulté au lieu de renforcer les tendances d’aversion. Cela nous
aide à employer l’esprit de façon efficace – pour se situer dans le bon état
référentiel. Il faut les bonnes qualités d’esprit pour voir quelque chose avec clarté,
pour éprouver ce qui existe à éprouver et de le laisser passer. Alors nous
acquérons de la sagesse. La capacité de séparer l’acte de son objet nous aide à
devenir plus sensible à l’acte avant qu’il ne devienne écrasant. Quand nous
pouvons observer le va-et-vient de la douleur chronique, par exemple, nous
pouvons apprendre comment être là dedans, comment la supporter, comment
souffler avec elle pendant qu’elle survient et qu’elle s’en aille. Ceci est une
compétence puissante. C’est la capacité d’observer quelque chose en train de
survenir tant qu’elle survienne, de changer tant qu’elle change et de s’en aller
naturellement sans se laisser entraîner par l’objet même.

En ce qui concerne la douleur, chronique ou d’autres types y compris la
douleur émotionnelle, parfois nous nous investissons tellement afin de nous en
débarrasser que, en effet, nous l’augmentons. Nous éprouvons de la douleur dans
le corps et nous réagissons ensuite à cette douleur avec de l’aversion, avec des
histoires des goûts et des dégoûts, des souvenirs et de la conceptualisation. Ce
cycle se produit à une telle vitesse qu’il est presque impossible de l’apercevoir. Le
yoga ralentit la façon dont nous percevons notre expérience pour que nous
puissions voir comment nous l’organisons. S’il existe un moment de souffrance ou
un moment de joie, nous pouvons voir comment nous construisons ces momentslà.